Portrait d’Arnaud Desjardins par Jacques Lajeunesse, 2011.

Un ashram à Frelighshburg
Sophie Edelmann, paru dans V09N3 – déc. 2011-janv. 2012

Consultez l’article sur le site du journal de Saint-Armand

En août dernier, le peintre Jacques Lajeunesse exposait ses œuvres au Centre d’Art de Frelighsburg, parmi lesquelles un portrait d’Arnaud Desjardins. La coïncidence a voulu que cette exposition ait lieu au moment où, de l’autre côté de l’Atlantique, un dernier hommage était rendu à Arnaud, qui venait de décéder à l’âge de 86 ans et était enterré dans son ashram* de Hauteville, dans le sud-est de la France. Une fois de plus, il s’apprêtait à passer l’automne à Mangalam, son second ashram, où, malgré son âge avancé, il animait des réunions pour ses élèves souvent venus de loin pour le rencontrer. En effet, pour de nombreuses personnes, en France mais aussi au Québec, au Mexique et aux États-Unis, le regard de l’homme – saisi de façon magistrale par Jacques – aura été à l’origine d’une espérance, d’une quête intérieure, de la recherche de l’absolu, de l’essentiel.

Arnaud Desjardins, le destin d’un homme entre l’Orient et l’Occident

Arnaud Desjardins est né en France en 1925 dans une famille protestante. Réalisateur à la télévision française, il part en Orient pour dresser le portrait de grands maîtres spirituels, parmi lesquels le Dalaï Lama, à l’époque presque inconnu, et de nombreux maîtres de la tradition bouddhiste tibétaine, mais aussi des soufis d’Afghanistan et des moines Zen du Japon. Toute sa vie, il n’a eu de cesse de révéler le fond commun de toutes les grandes traditions spirituelles malgré les différences de vocabulaire, d’apparences, de traditions ou de rituels. Il a mis en évidence la source unique qui abreuve la mystique chrétienne, la voie soufie au cœur de l’Islam, le bouddhisme tibétain ou zen, le Vedanta hindou.

En 1965, il rencontre en Inde Swami Prajnânpad, celui qui deviendra son maître. Il étudie longuement avec lui la voie du Vedanta avant de rentrer en France et de transmettre à son tour ce qu’il a reçu. Ses films et ses livres connaissent un très grand succès et amènent des lecteurs de plus en plus nombreux à frapper à la porte de son ashram de Hauteville, en Ardèche. En 1981, sur l’invitation d’une dizaine de lecteurs québécois, Arnaud Desjardins entreprend un premier voyage au Québec. Il ne se doute pas que ce voyage sera le premier d’une longue série : chaque année en automne, et ce, jusqu’à sa mort, Arnaud viendra passer plusieurs semaines, voire plusieurs mois dans sa demeure de Mangalam, à la rencontre de ses élèves québécois. Cet homme – membre de la Société des Grands Explorateurs – aura connu l’Orient comme peu d’Occidentaux l’auront connu, mais c’est le Québec qui aura ravi son cœur les dernières années de sa vie.

Du camp Rolland Germain aux Amis du Silence

Sophie et Éric Edelmann (photo : Yves Rémond)

Pour situer l’histoire de Mangalam dans le temps, il faut remonter à 1992. Édith Charest, chargée à l’époque de l’organisation des séjours d’Arnaud au Québec, se fait le porte-parole de ses élèves québécois et lui demande si quelqu’un pourrait venir prendre en charge un lieu de retraite spirituelle qui fonctionnerait toute l’année. Arnaud et Véronique Desjardins pensent à Éric Edelmann, philosophe de formation et élève d’Arnaud depuis l’âge de 22 ans. Plusieurs années plus tard, après une première implantation à Lotbinière, Éric jette son dévolu sur cette propriété de Frelighsburg : l’ancien camp Rolland Germain (autrefois tenu par des religieux, puis transformé en auberge). Les travaux de rénovation s’étendront sur plusieurs mois et nécessiteront l’aide de dizaines de bénévoles. Mais la tranquillité du Verger Modèle et cette vue magnifique embrassant d’un seul coup d’œil le Pinacle et le Jay Peak n’ont pas de prix. Éric sent que ce site, avec ses 160 acres de terres, est l’endroit idéal pour édifier petit à petit le centre de retraite dont il rêve. Le petit groupe d’élèves de l’époque réussit à réunir des fonds et à convaincre la Caisse Populaire de Cowansville de lui octroyer un prêt pour l’achat de la propriété. Il fallait que ce conseiller financier soit doué d’une solide intuition pour faire confiance à ces quelques naïfs qui s’étaient regroupés en une association baptisée « Les Amis du Silence » dans le but de fonder leur ashram ; d’autant plus que le financement ultérieur serait fondé, comble de l’irréalisme, sur le principe des dons libres et non de la tarification…

Pendant trois mois, un architecte de la région viendra offrir ses services à l’association en surveillant tous les travaux de rénovation, simplement par gratitude envers Arnaud, dont il avait lu les livres. Il repartira comme il était venu, une fois sa « dette » acquittée et le camp de vacances transformé en ashram, un centre spirituel capable d’accueillir jusqu’à quarante personnes en résidence. L’association des Amis du Silence obtient même le statut d’organisme de bienfaisance et est habilitée à délivrer des reçus pour crédit d’impôt ou déduction fiscale.

Une voie spirituelle fondée sur la rigueur scientifique, sans dogmes ni croyances
Récemment, nous étions à Longueuil auprès du Dalaï Lama qui s’adressait à quelques moines tibétains et à la communauté de Vietnamiens venus recevoir son enseignement. Il a conclu ainsi : « Nous devons être des bouddhistes du 21e siècle, pas des bouddhistes archaïques dont la pratique ne consiste qu’en pujas (rituels) et récitations de mantras (prières). Les bouddhistes du 21e siècle doivent utiliser cette fan intelligence humaine qui nous a été léguée pour comprendre la nature de l’esprit et guérir les afflictions mentales, les émotions perturbatrices. » Comme le bouddhisme, la voie particulière transmise à Mangalam s’appuie sur une méthode rigoureuse et se présente comme une science où rien ne doit être tenu pour acquis sans être vérifié par la personne elle-même. Comme toute approche scientifique, les « vérités » doivent pouvoir subir le test de l’expérience de l’élève et non être reconnues comme vraies parce qu’il faut croire sur parole un érudit, un philosophe, un saint ou un sage.

Un lieu de retraite pour des gens venus des quatre coins du monde : Québécois, Français, Mexicains…

Mangalam de Frelighsburg (photo : Yves Rémond)

Mangalam n’est donc ni un centre de yoga ou de méditation ouvert au public, ni un lieu de ressourcement spirituel ; c’est plutôt une école qui transmet une méthode particulière à ceux qui souhaitent en approfondir la compréhension après l’avoir déjà étudiée dans les ouvrages.

La majeure partie de l’année, c’est donc un petit lieu de retraite qui vit tout au bout du Verger Modèle, rythmé par les méditations du matin, le travail en commun, les repas en silence et les réunions collectives ou les entretiens en tête à tête avec Éric. Nous ne vivons pas en communauté, seuls Éric et moi résidons ici à l’année avec nos deux enfants. Les retraitants, qui sont en moyenne de 6 à 10, séjournent au centre pour une durée variée : une fin de semaine, une semaine, un mois. Ils s’associent aux divers chantiers et travaux visant à embellir le lieu et à le mettre en valeur : l’ouverture de sentiers dans la forêt sur plusieurs kilomètres, la remise en production du verger laissé à l’abandon, l’aménagement de la cabane à sucre, ressuscitée cette année, et bien sûr, l’entretien du potager. En dehors de cette routine, Mangalam connaît des périodes de grande affluence, par exemple pour les retraites intensives de l’automne, où plusieurs groupes successifs de 50 personnes viennent de tout le Québec pour des séjours de quatre jours, animés par Éric, Véronique Desjardins (épouse et élève d’Arnaud) et Édith Charest, une enseignante québécoise. L’ashram accueille aussi une trentaine d’élèves mexicains chaque automne. Des Français viennent également de plus en plus nombreux pour découvrir l’autre ashram d’Arnaud Desjardins… Enfin, il y a des grands rassemblements d’une journée, à l’occasion des assemblées générales par exemple, ou bien lorsque nous saisissons l’opportunité d’inviter un représentant d’une autre tradition à témoigner de sa propre voie, comme Khen Rinpoché, maître bouddhiste tibétain, il y a trois ans et le Cheikh Khaled Bentounès, maître soufi algérien, lors de son passage au Québec cet automne.

Merci !

Pour maintenir ce lieu vivant, Éric et moi sommes soutenus par une quinzaine de bénévoles parmi les 220 membres que compte aujourd’hui l’association. Ils assurent la préparation des repas, la gestion de l’hôtellerie, le secrétariat, l’entretien des bâtiments, etc. Au fil des années, plusieurs couples de jeunes retraités ont en effet décidé de quitter la ville de Québec pour s’installer près de l’ashram et offrir leurs services bénévolement.

Avant eux, il y a onze ans, j’avais moi-même quitté Paris pour venir vivre dans cet ashram du Québec, situé au bout d’un rang de campagne. Complètement dépaysée, et même déracinée, j’ai découvert petit à petit un village à forte identité communautaire et où règne la solidarité, une école chaleureuse et dynamique qui allait accueillir nos deux enfants, des personnalités attachantes, parfois hautes en couleur, des gens de tous les horizons culturels. J’étais bien tombée. Onze ans plus tard, j’aimerais exprimer ma gratitude pour ce pays et ce village qui ont accueilli notre famille, mais aussi et surtout qui ont accueilli avec ouverture d’esprit la création de ce lieu qui représente beaucoup pour de nombreuses personnes.

*Ashram : En Inde, l’ashram est un lieu qui accueille les pèlerins et les disciples venus recevoir l’enseignement et l’influence spirituelle d’un sage ou d’un maître, que celui-ci soit physiquement présent ou non.

Suggestions de lecture

Arnaud Desjardins
Arnaud Desjardins au Québec, collection Parcours, Stanké, 2002.
Les réponses données aux questions de ses élèves à Mangalam.

Arnaud Desjardins
La Paix toujours présente, collection Les Chemins de la sagesse,
Table ronde, 2011.
Le dernier livre d’Arnaud Desjardins, une synthèse de son enseignement.

Éric Edelmann
Mangalam, un parcours auprès d’Arnaud Desjardins,
Les Editions du Relié, 2008. Autobiographie d’Éric.

Gilles Farcet
Arnaud Desjardins ou l’aventure de la sagesse. La Table Ronde, 1987,
réédition en poche, « Espaces Libres », Albin Michel, 1992. Biographie.

Matthieu Ricard
Plaidoyer pour le bonheur, Pocket 2004. Comme son nom l’indique…